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Saint-Etienne-du-Gué-de-l'Isle

VIP-Blog de bocme
  • 7 articles publiés
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  • Créé le : 21/05/2007 18:45
    Modifié : 25/02/2011 12:13

    Fille (57 ans)
    Origine : Saint Brieuc
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    Cahier de textes

    10/02/2010 09:57



    Textes divers sur la commune de Saint-Etienne-du-Gué-de-l'Isle           

    Paroles d'instituteur 

    2 Jean de Rohan-du-Gué-de-l'Isle (I)

    3 Un peu de généalogie : Marcel Carné

    4 Jean de Rohan-du-Gué-de-l'Isle (II)

          5 Règlements de comptes au château       

                    6 Jean de Rohan-du-Gué-de-l'Isle (III)   

                    7 Une étrange destinée             

        

    Les articles de ce blog viennent en complément du texte figurant sur wikipedia à l'adresse suivante :

     

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Saint-%C3%89tienne-du-Gu%C3%A9-de-l%27Isle

            

                       

    Paroles d'instituteur

    M. Blayo, ancien libraire à Pontivy, conserve dans ses Archives, un texte datant des années 1911-1913 écrit par l’instituteur de l’école des garçons de Saint-Etienne, M. Joseph Chapron. Ce dernier est l’un des quatre auteurs de la méthode Boscher, qui porte le nom de son principal créateur, lui-même instituteur avec sa femme à Saint-Barnabé. Le grand-père de M. Blayo était Emile Gilles, auteur de monographies sur le centre Bretagne. Pour ce faire, il demandait à des correspondants de lui fournir des renseignements sur l’histoire, les monuments, les coutumes, la vie de leur commune. Il en sortait ensuite des livres. Celui qui devait traiter notre zone, a bien été écrit mais le manuscrit s’est perdu. Heureusement, le document de M. Chapron a été gardé. C’est ce texte qui est retranscrit intégralement ci-dessous. Il sera suivi de commentaires et d’éclaircissements. M. Chapron ne disposait pas des possibilités actuelles d’accès aux Archives, ce qui explique un certain nombre d’erreurs dans son texte, mais cela donne aussi une idée de ce que pensaient les habitants à cette époque.

    L’église

    La paroisse de Saint-Etienne-du-Gué-de l’Isle doit dater du XV° siècle, si l’on en juge par les actes (très rares !) de l’état-civil que le maire a pu retrouver et qui datent de 1602. A la place de l’église actuelle, il y avait une toute petite chapelle qui était la chapelle du château. Vers 1600 et quelques années, cette chapelle, ainsi que tout le patrimoine communal, fut donnée à la nouvelle paroisse (je dis nouvelle car sans doute n’existait-elle pas avant puisqu’il n’y avait pas d’église mais seulement une chapelle pour les Rohan du Gué-de l’Isle) par le seigneur Jean-Marie de la Feuillée époux de Cyprienne de Rohan. L’église actuelle, assez petite, a été construite à la place de l’ancienne chapelle vers 1850. Elle n’a rien de remarquable. Elle ne possède pas de vitraux. Elle est plutôt insignifiante au point de vue art, style. Le patron de l’église est Etienne. Son pardon a lieu le premier dimanche d’août. On l’invoque pour les maux de tête. Le pardon n’offre pas grand intérêt et il y a peu de pèlerins.

    Il y a près de l’église, dans le coin d’un champ, une fontaine intarissable qui donne de l’eau à presque tous les ménages du bourg.

    Dans la commune, il n’y a aucune chapelle et par conséquent on n’y invoque aucun saint autre que saint Etienne.

    Le château

    J’ai essayé de reconstituer son histoire par renseignements. Impossible. Voici ce que j’ai pu recueillir à son sujet.

    Il a été construit au XV° siècle par un seigneur de la famille des Rohan. Existait-il en même temps que le château de la Chèze ? Je n’ai pu le savoir.

    Il est situé à 200 mètres du bourg, sur le bord du Lié. La rivière coule à 50 mètres du pied du château et, près du jardin, passe un joli ruisselet très abondant qui amène les eaux du bois du Gué-de l’Isle et qui entretenait autrefois les fossés qui entouraient le château.Ces fossés ne sont entièrement comblés que depuis 50 ans. Au moment où le plan cadastral a été dressé, en 1830, ils existaient encore.

    La partie principale du bâtiment –le château proprement dit- existe tout entier. Les anciennes dépendances marquées sont démolies. C’étaient d’anciennes écuries. A la place on a construit il y a 40 ou 50 ans une espèce de chapelle qui est restée inachevée. L’enceinte et les fossés qui l’entouraient encore en 1830 ont entièrement disparu. L’exposition du château est est-ouest. Les appartements sont dédoublés : au milieu se trouve un long corridor. Les tourelles existant toujours abritent quantité d’oiseaux. Les gens du pays racontent que dans les tourelles on voit l’entrée des oubliettes. Et à ce sujet, on dit ici que les Rohan étaient très durs pour le pauvre monde, mais on ne peut raconter aucun fait précis. On a tout simplement conservé des vagues souvenirs des misères du……bon vieux temps.

    Aujourd’hui à l’est du château, il y a une belle pelouse avec une avenue de 100 mètres de longueur au milieu qui aboutit à la route de grande communication de Loudéac à Josselin. (J’ai omis de dire que le château se trouvait au bord de cette route). Au sud, il y a un beau jardin, à l’ouest des arbres et le Lié et au nord une futaie au milieu de laquelle se trouve une maison abritant les religieuses qui autrefois tenaient l’école communale mixte de Saint-Etienne. L’une de ces religieuses est la préceptrice des enfants du propriétaire du château, l’autre va voir les malades.

    La chouannerie

    Je n’ai pas de renseignements précis au sujet de la lutte des Bleus et des Chouans. Certaines personnalités du pays (dont le grand-père de ma patronne de pension) furent emmenées à Mi-Voie où elles furent jugées sommairement et fusillées.

    Lieux hantés

    Ici (ou plutôt en Plumieux mais sur la limite de Saint-Etienne) il y a une magnifique ferme qui porte le nom de Ker-Anna. C’est l’œuvre du père du métayer actuel. Il y a 50 ans, elle était en lande inculte, aujourd’hui c’est presque une ferme modèle possédant un outillage des plus performants.

    On raconte donc que sur les landes de Ker-Anna, il y a un homme sans tête qui culbute tous ceux qu’il rencontre la nuit. Les mauvaises langues ajoutent qu’il ne culbute que ceux qui sont soûls.

    Au bord du Lié, au lieu dit la Châtaigneraie d’Helloco, sur la limite du bois du Gué-de l’Isle on voit souvent des chandelles ou des feux allumés la nuit et des fantômes courent autour. Ce sont des lapins ou des chevreuils que certains esprits peureux ont rencontrés. Quant aux chandelles, il s’agit de l’inflammation de gaz des marais.

    Voici une jeune légende (si on peut dire). Il y a quelques années (7 ou 8 je crois), un charbonnier meurt dans le bois du Gué-de-l’Isle. Il était sans famille. On l’étendit sur la terre recouverte par des sacs de charbon. Ce fut son lit mortuaire. Là où il était enterré, il n’a rien poussé depuis, même pas le plus petit brin d’herbe ou de mousse et, tout autour de la place occupée par le lit mortuaire, ont grandi de beaux genêts poussés là comme s’ils avaient été semés. Ils apportent de la graine mais elle ne lève pas là où avait reposé le mort. Je n’ai pas encore eu le temps d’aller voir moi-même cette curiosité, bien que cela soit à 300 ou 400 mètres du bourg (il est vrai que mon école se trouve loin du bourg).

    Les lieux actuels

    La commune de Saint-Etienne tirée de Plumieux a à peu près la forme d’une botte. Le bourg n’est pas au centre de la commune parce que le château est lui-même sur la limite de Bréhand et Plumieux.

    Le bourg se compose de 5 maisons de commerce et d’une ferme. Jusqu’à ces dernières années, il n’y avait au bourg qu’une auberge ; car tous les terrains appartiennent au châtelain qui n’a jamais voulu en vendre un pouce. Il y a 5 ou 6 ans, on s’est aperçu qu’un champ d’une autre ferme touchait le cimetière et une route neuve le longeant, deux maisons neuves se sont construites.

    Bien entendu, lorsqu’il y a 8 ans, il a fallu construire une école de garçons à la suite de la laïcisation, le châtelain s’est refusé à vendre la moindre parcelle de terrain. Mais la commune possédait sur le bord de la route de Loudéac à Josselin, à un kilomètre au sud du bourg, c’est-à-dire à peu près au milieu de la commune, une grande lande. C’est là qu’on a construit la nouvelle école limitée à l’est par la route de grande communication et à l’ouest par le Lié.

    Personnellement, je trouve que l’école est située ici mille fois mieux qu’elle ne le serait au bourg.Il est à prévoir d’ailleurs que le bourg se transportera ici, tôt ou tard, car l’actuel se trouve à 100 mètres de la grand-route étouffé par les bois et les propriétés du châtelain.

    J’oubliais le moulin à papier. Il y a à 8 km de Saint-Etienne (en Bréhand), sur le Lié un moulin qui s’appelle le moulin à papier. On devait encore y faire du papier il y a à peine un siècle. Aujourd’hui on y fait de la farine.

    En amont de ce moulin se trouve le hameau de Saint-Marc (en Bréhand) où il y a une chapelle avec une fontaine. Le pardon n’offre rien de remarquable.

    Au Nord-est de la route de Loudéac à Josselin, devant le château par conséquent, s’étend le bois du Gué-de l’Isle qui est assez vaste.

    La propriété est très jolie et forme un agréable paysage de verdure. D’ailleurs toute la vallée du Lié est très jolie : à l’ouest les côteaux de Bréhand et à l’est les belles prairies et cultures de ce pays (très avancé à ce point de vue). Le propriétaire actuel du château est le baron du Bois-Baudry qui en est possesseur depuis 25 ans. Le château appartenait auparavant à M. Villalon qui en avait lui-même hérité de son oncle François. Cet oncle était, paraît-il, homme d’affaires à Paris aux environs de 1830. Comment en est-il devenu propriétaire ? Ici on n’affirme rien mais on croit qu’il avait été chargé par des dames en 1833 d’acheter la propriété. Il serait venu au pays, l’aurait acheté mais en son propre nom. Le paya-t-il avec son argent ou celui des dames ? Ici on croit que l’acquisition fut malhonnête. On croit à une rouerie de cet homme de loi. En 1830 ou même en 1833, la propriété appartenait aux héritiers de Grasse qui la tenaient eux-mêmes de leur tante, la marquise de Grasse habitant près de Beauvais.

    C’est sans doute par allusion à la façon que les Villalon ont acquis la propriété que l’on raconte que le château est hanté, que Mme Villalon ne pouvait y dormir seule. Quand son mari n’était pas là ou quand elle fut veuve, elle faisait un homme du pays aller coucher au château ou encore monter la garde autour avec un fusil armé.

    De même Mme du Bois-Baudry, la propriétaire actuelle, ne voulait pas y dormir seule. Jusqu’à ces dernières années au milieu de la nuit on entendait un vacarme épouvantable durant toute la nuit. Maintenant la paix y est à peu près revenue, le baron l’ayant fait exorciser.

    Les lieux historiques

    En Saint-Etienne on voit encore les restes des châteaux du petit et du grand Bocmeur, qui étaient des dépendances de celui du Gué-de l’Isle. Autour de ces châteaux, il y avait autrefois de gros villages bien plus grands que ceux qui existent actuellement.

    Entre Plumieux et Saint-Etienne se trouvait autrefois une vaste lande (aujourd’hui cultivée) qui portait le nom (et le porte encore) de Cimetière des Anglais. Les Anglais seraient-ils venus jusqu’ici ? Sans doute.

    Noces-Baptêmes-Enterrements

    Baptêmes, rien de particulier.

    Noces : Dans certains villages on procède encore à la cérémonie de la beurrée. Quand la noce arrive au bourg, on va au-devant d’elle avec des morceaux de pain beurrés et l’on en offre à tous les assistants, en leur faisant goûter le meilleur cidre. C’est la façon de leur souhaiter la bienvenue et de leur faire les honneurs de la maison. Quant aux enterrements, rien de particulier si ce n’est que les morts des villages très éloignés (6, 7, 8 km) sont conduits jusqu’au bourg en grosse charrette attelée de 2 chevaux.

                                                             (fin du texte de M. Chapron)
    

    Commentaires

    Si le texte de M. Chapron comporte quelques erreurs notamment de dates, il apporte aussi des compléments qui méritent commentaires. Premièrement en ce qui concerne la chouannerie, Saint-Etienne n’a semble-t-il pas été beaucoup impliqué dans le mouvement, malgré une adhésion certaine à ses idées. Les fusillés de Mi-Voie dont parle M. Chapron étaient originaires de communes des environs. L’affaire fut la suivante : elle eut lieu, au départ, à la Touche d’en Haut en Bréhan le 9 octobre 1799 à midi à la ferme de Pierre Rouxel, au début du repas de la moisson de blé noir. La ferme en question avait déjà connu plusieurs détériorations de la part des chouans car, propriété de la famille de Talhouët, elle avait été vendue comme bien national à un Josselinais. Pierre Rouxel avait donc de régulières visites d’intimidation des chouans pour qu’il leur paie le fermage soi-disant dû aux Talhouët.

    Mais ce jour-là, ce fut un détachement de soldats et de gendarmes qui leur tomba dessus, les maîtrisa, et mit la ferme à sac. Sur ce, arriva Pierre Rouxel avec une nouvelle charretée de blé noir. Il fut aussi saisi et emmené. Le 10 octobre, les cinq prisonniers enchaînés étaient à Josselin, le 11 ils étaient en route pour Vannes. Ils étaient encadrés par 22 soldats et gendarmes, bien échauffés, semble-t-il. Arrivés à Mi-Voie, sur le coup de midi, ils furent fusillés, les soldats prétextant qu’ils se seraient rebellés. Les cinq victimes furent inhumées à Guillac. Il s’agissait de Pierre Rouxel (34 ans), de Marc Barclé (21 ans) de Plumieux, de Cyprien Raulo (21 ans) de Bréhan, Joseph Autain (22ans) de Loudéac, Guillaume Huet (22 ans) de Plessala. Ce quintuple assassinat, quoique condamné par la hiérarchie républicaine, donna quand même lieu au versement aux gendarmes de leur droit de prise de 800 F, argent qui fut volé chez quelques riches alentour. L’assassinat de Pierre Rouxel en particulier fut unanimement condamné, l’opinion générale s’accordant à penser qu’il était plutôt « bleu » que « chouan ». Un récit plus détaillé de cette histoire peut être lu à l’adresse suivante : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5691653f.pleinepage.r=Plumieux.f3.langFR

    Il peut sembler curieux de nos jours que M. Chapron parle du moulin à papier et de Saint-Marc dans sa description de Saint-Etienne, tout en précisant bien qu’ils se situent à « Bréhand ». Mais il faut savoir que tant l’un que l’autre ont fait partie du domaine du Gué-de l’Isle jusqu’au XIX° siècle, et au début du XX° les habitants devaient encore mentalement les intégrer à notre commune.

    Sa tirade sur les Villalon est beaucoup plus énigmatique. Et pourtant, elle apporte de l’eau au moulin de nos contemporains du XX° siècle qui racontaient encore que le château avait été volé à la Révolution par les Villalon. Leurs affirmations étaient incohérentes avec les faits. La propriétaire, la marquise de Grasse née le Sénéchal de Carcado n’avait pas émigré, son château n’avait pas été vendu comme bien national, François Villalon n’en avait fait l’acquisition qu’en 1832 à Beauvais. Cet épisode de la vie du château, à l’époque à l’abandon et quasi en ruine, demeure toujours aussi mystérieux.

    Pour tenter d’éclairer un peu les faits, on peut d’abord s’interroger sur la personnalité de ce François Villalon, un célibataire, roturier, étranger à la région. Des descendants collatéraux de sa famille, dont Mme Duranton de Cosne-d’Allier, arrière petite-nièce, ont participé à ces recherches. François Villalon était né à Saint-Thual en Ille-et-Vilaine en 1788. Ses parents étaient commerçants. Qualifié d’ « homme de loi », ses arrière-neveux actuels ont entendu dire qu’il a trempé dans des affaires politiques plutôt obscures sous le règne de Charles X et de Louis-Philippe. De fait le 4 décembre 1827, nous rapporte le « Répertoire alphabétique de la police politique sous le ministère déplorable », « le sieur François Villalon, avocat, demeurant à Saint-Thual, a obtenu à Rennes un visa de passeport pour Paris. J’invite Mr Hinaux à faire surveiller avec beaucoup de soin cet individu, qui passe pour être un agent très actif des révolutionnaires ». Réponse : « Immédiatement après que le sieur Villalon fût arrivé à Paris, il se rendit chez M. l’avocat Isambert. Il donne pour motif de son séjour à Paris le soin de suivre près de la cour de cassation une affaire particulière dont il est chargé en sa qualité d’avocat. Il se rend fréquemment dans les bureaux du ministre de la justice, et jusqu’à présent nous ne lui voyons pas d’autres relations. Il est fort peu communicatif et manifeste même beaucoup de défiance. Il se propose, dit-il, de quitter Paris sous environ quinze jours pour retourner chez lui ».

    Sous le règne de Charles X, roi réactionnaire qui veut en finir avec les principes de liberté et d’égalité, Isambert, avocat auprès de la cour de cassation était connu pour ses protestations contre les arrestations arbitraires sur la voie publique, son engagement en faveur de l’abolition de l’esclavage, pour l’égalité des droits, et ses appels à la rébellion. Ces informations aident à comprendre de quel bord était François Villalon et ses agissements ultérieurs.

    La Révolution de juillet 1830 vient renverser ce régime oppressif. Charles X doit abdiquer, ce qu’il fait en faveur de son petit-fils âgé de 10 ans, le duc de Bordeaux, fils de la duchesse de Berry. Mais le duc d’Orléans prend le pouvoir sous le nom de Louis-Philippe. Très logiquement, François Villalon se retrouve dans le « bon » camp et il serait même devenu « chef de la police secrète personnelle de Louis-Philippe ». Rapidement, l’agitation reprend autour de la duchesse de Berry qui veut se faire reconnaître régente. Elle tente donc en juillet 1832 de ranimer les guerres de Vendée et la chouannerie, mais en vain. Elle est arrêtée le 8 novembre 1832 dans une maison de Nantes. Les arrière-neveux de François Villalon ont toujours entendu dire qu’il prit part (laquelle ?) à son arrestation.

    Si l’on s’en tient à ces éléments, François Villalon apparaît comme quelqu’un d’éclairé, réformateur en lutte pour la justice. Il y a donc contradiction entre ces informations et le souvenir probablement fantasmé qu’en ont conservé les habitants de Saint-Etienne. Ses activités secrètes peuvent expliquer son acquisition d’un château dans un coin perdu et à l’abandon. C’est ce que pense d’ailleurs sa famille qui parle de réunions clandestines qui s’y seraient tenues.

    Quant à ces dames flouées, qui étaient-elles ? Avaient-elles un rapport avec la duchesse du Berry ? On sait que la duchesse fit une virée demeurée célèbre en Bretagne en 1828 et qu’elle comptait sur les Vendéens et les Bretons pour l’établir régente en attendant l’avènement de son fils. François Villalon aurait-il été agent double ? Dans le marigot où il semblait baigner, on doit imaginer beaucoup de scénarios, dont également celui de la franc-maçonnerie.

    On peut concevoir que ce comportement secret, distant, a conduit les Stéphanois à conclure que le château avait été « volé », mélangeant un peu vite la Révolution de 1789 et celle moins connue de 1830 suivie des troubles suscités par la duchesse. Car les documents officiels affirment que le Gué-de l’Isle a bien été acheté, ce qui a nécessité 5 actes notariés passés dans des études différentes entre le 9 janvier et le 16 février 1832, autant que d’héritiers de la marquise de Grasse. Le 28 mai1838, François Villalon fait don de ses biens à des neveux, dont Joseph Julien Villalon qu’il considérait comme son fils et qui hérite du château lui-même. Dans l’acte de donation, il est mentionné qu’il reste une dette de 25500 F à régler à une Mme de Grasse. S’il y avait eu vol, écritures factices, il aurait fallu obtenir beaucoup de complicités


    Et pourtant l’histoire du fantôme et de ses manifestations d’épouvante laisse planer un doute sur la sérénité d’esprit de la famille Villalon. Ce fantôme, bien mystérieux, est apparu à l’époque des Villalon, et même s’il a perturbé les premières années de la famille du Bois-Baudry, il n’a pas fait de difficultés pour obtempérer aux prières de l’exorciste et disparaître assez rapidement après le départ des Villalon. Les descendants de la famille se sont posé aussi des questions sur le disparu qui aurait pu vouloir hanter les lieux. Ils s’interrogent en particulier sur un frère de François Villalon, Joseph, lieutenant marin, qu’il avait nommé régisseur du château et de ses propriétés et qui, dans l’acte de donation sus-cité, s’était vu reconnaître un logement convenable au château, sa nourriture, la jouissance d’un domestique, d’une voiture, d’un cheval et d’une rente de 500F. Or ce Joseph disparaît un jour totalement. La trace de son décès n’apparaît sur aucun état-civil dépouillé. De là à associer sa mort au vague souvenir d’un accident qui avait eu pour conséquence la disparition d’une personne dans les oubliettes…. (mais dans ce cas, il aurait dû finir par être retrouvé et son décès inscrit à l’état-civil … !). Par ailleurs, y aurait-il un lien entre cette affaire et la « chose affreuse» qui faisait que dans les années 1930, on priait encore pour elle régulièrement à la messe à Saint-Etienne ? Il est probable que cette prière était une fondation instituée pour demander une réparation, de même que la chapelle du château, jamais terminée, aurait été, aux dires de la famille, une chapelle expiatoire. Mais en expiation de quoi ? Est-ce parce que le fantôme continuait, malgré tout, son tapage que l’édifice a été laissé en plan ?

    Aprés la mort en 1883 du neveu de François Villalon, Joseph Julien Villalon, sa femme, Mélanie Allain-Cavan, ne souhaite pas s’éterniser dans les lieux. Comme on la comprend… La propriété est vendue en 1886.

    Les Villalon n’ont pas laissé un bon souvenir auprès des habitants de Saint-Etienne. Ils étaient probablement trop distants et pas forcément bons avec leur personnel. Il n’en demeure pas moins qu’ils ont sauvé le château de la ruine totale (depuis combien de dizaines d’années n’était-il plus habité ?) en le rachetant et le restaurant, même s’ils en ont considérablement changé la configuration.





     


     

    Jean de Rohan-du-Gué-de-l'Isle (I)

    21/02/2010 07:24



    Jehan Rohan-du-Gué-de-l'Isle : un seigneur éclairé, pionnier et lettré

    Pour mieux situer le personnage, il semble préférable de retracer en premier lieu l'histoire de sa branche, celle des Rohan-du-Gué-de-l'Isle.   (d'après le Dictionnaire de la noblesse... (tome XII) de Franc̜ois Alexandre Aubert de La Chesnaye Desbois )

     

     

     Eon de Rohan, sixième fis d'Alain VI, vicomte de Rohan, et de Thomasse de la Roche-Bernard , sa seconde femme, épousa Aliette de Coëtlogon, dame du Gué-de-l'Isle, et fit bâtir le château du Gué-de-l'Isle[1], situé dans la paroisse de Plumieux, évêché de Saint-Brieuc, et fut partagé par Olivier, vicomte de Rohan, son frère, de 300 livres de rente le Mercredi avant la Toussaint 1311. Cet acte a été scellé de trois sceaux ; le premier, chargé d'un échiqueté au canton d'hermines qui est celui du duc de Bretagne, le deuxième, avec des macles, qui est celui d'Olivier de Rohan, le troisième, celui d'Eon avec les macles et une bande. Il y a un autre acte de partage entre le même Olivier et Eon, son frère, du Samedi avant la Purification de la Vierge 1317, et un troisième, du Mercredi avant la Sant-Luc 1319. Aliette de Coëtlogon, dame du Gué-de-l'Isle, eut son douaire assigné sur les 300 livres de rente que son mari avait eues en partage. Leurs enfants furent Olivier, qui suit, et Richarde, femme d'Eon, seigneur de Tréal et du Goray, fils de Gilles, seigneur de Tréal.



    [1] Il s'agirait d'une deuxiême construction puisque le 1° (motte féodale en bois ) aurait été construit par Eudon de Porhoët dans les années 1040. Etait-il déjà construit sur le site actuel ou plutôt au bourg même ainsi que le laisseraient supposer l'emplacement de la chapelle devenue église et l'auditoire tout proche de même que la localisation de la ferme dénommée "Métairie de la Porte " comme la plupart des tenures agricoles attenantes au château ? Le déplacement se serait fait entre la 1° et la 2° construction ou entre la 2° et la 3°, celle de Jehan Rohan-du-Gué-de-l'Isle.

     

    Olivier de Rohan, Seigneur du Gué-de-l’Isle, Chevalier, transigea, en 1347, avec Alain VII, vicomte de Rohan, son cousin ; il partagea, en 1399, avec Jean d’Avaugour, second mari d’Isabeau de Marchaix, sœur utérine de Havisette, sa femme, et vivait encore en 1402. Il avait épousé 1° Alaine de Botdevenu dont il n’eut qu’une fille, Catherine de Rohan, femme d’Alain de Theu, et 2° Harisette, Dame de la Châtaigneraye , fille de Raoul, Seigneur de la Châtaigneraye (Campénéac), et de Margilie Budes, Dame d'Uzel. De ce mariage naquirent -1 Alain, nommé entre les Gendarmes de Richard de Bretagne, et mort sans alliance -2 Sylvestre, Chanoine de Saint-Brieuc en 1415, -3 Olivier qui suit, -4 Isabeau, femme d'Alain de Beaumont, Chevalier, morte en 1434 -5 Jeanne de Rohan veuve en 1412 de Jean, Seigneur du Cambout et du Vau Riou, fils d'Alain, Seigneur du Cambout, et de Jeanne de Tournemine, sa première femme ; elle était veuve en 1428.

    Olivier de Rohan, II° du nom, Seigneur du Gué-de-l'Isle, de la Châtaigneraye et du Pornic, premier Ecuyer du Duc Jean VI de Bretagne, mourut au mois de novembre 1463 ; il avait épousé Marie de Rostrenen, fille de Pierre, Seigneur de Rostrenen, et de Marguerite de Maulny ;elle mourut en 1471. Enfants -1 Olivier, seigneur du Gué-de-l'Isle, mort sans postérité -2 Jean qui suit, -3 Catherine mariée à Geoges Chesnel chevalier seigneur de la Ballue - 4 Marie, femme en 1450 de Caro, Seigneur de Bodegat. Elle plaidait pour son partage en 1480.  - 5 Yolande, mariée par contrat du 10 octobre 1463, à Guillaume le Sénéchal, Seigneur de Kercado, mort en 1505, laissant pour fils Jean le Sénéchal, duquel sont descendus les marquis de Kercado.   - 6 Jeanne, partagée en 1479, mariée à Jean de la Touche Limousinière, fils de François, Seigneur de la Touche - 7  Jeanne dite la Jeune , Dame du Pouldu, mariée à Jean de Ramée, seigneur de Vigneau et qui testa le 1 décembre 1499. (Elle fut arrière-grand-mère du poète Joachim du Bellay)

      

    Jean de Rohan, seigneur du Gué-de-l'Isle, de la Chataigneraye et du Henleix (=Hanleix), chevalier, rendit aveu le 17 janvier 1478, à Catherine de Rohan, dame d'Albret, vicomtesse de Tartas ; il était en 1483 curateur de Jean le Sénéchal seigneur de Kercado ; il mourut en 1493. Il avait épousé Gillette alias Guyonne de Rochefort, dame du Henleix et du Procope, fille unique de Guillaume de Rochefort, seigneur du Henleix et de Jeanne de Bruc. Ils eurent deux enfants, François seigneur du Gué de l'Isle décrit ci-dessous et Jehan, seigneur de Trégalet, qui dissipa sa fortune mais fut à l'origine d'une nouvelle branche des Rohan, les Rohan-Pouldu (la seigneurie du Pouldu apportée par sa 2° épouse était située en Saint-Jean-Brevelay).

    .

     

    François de Rohan, seigneur du Gué-de-l'Isle, de la Chastaigneraye (Campénéac), du Hanleix, épousa en 1° noces Jacquette, dame de Peillac et de Periac, fille de Jean de Peillac et de Jeanne de Treal. -1 Leur fils, Jean de Rohan, seigneur du Gué-de-l'Isle, mineur en 1501, sous la tutelle de Jean de Rieux, maréchal de Bretagne,  partagea avec Vincente, sa soeur en 1504 et mourut sans enfants mettant fin à la transmission du nom "Rohan du Gué-de-l'Isle" -2 Cyprienne de Rohan, dame du Gué-de-l'Isle, la Chastaigneraye , du Hanleix, de Peillac, Piriac et Trégalet, épousa après la mort de son frère François de la Feuillée et de Langerseau, vicomte de Pléhédel, fils de Silvestre, seigneur de la Feuillée , chevalier, et d'Anne du Perier. Elle mourut en 1534 et son mari le 17 mars 1538.  -3 Vincente de Rohan, femme de Maurice de Plusquellec, seigneur de Bruillac, lui apporta en dot la terre de Peillac par transaction avec Jean de Rohan ci-dessus. En 2° noces, François de Rohan épousa Adelise du Juch, fille d'honneur de la reine Anne de Bretagne qui assista à son contrat de mariage le 1 décembre 1503. Elle était fille de Jean du Juch seigneur du Juch et du Mur, chevalier et de Louise Le Baillif, dame de Kersimon en Plouguin. Ils ne semblent pas avoir eu d'enfants.

                                              ----------------------------          

     Au sein de ce tableau généalogique, Jehan Rohan-du-Gué-de-l'Isle se situe au sommet du rameau des Rohan Gué de l'Isle. Ses ascendants ont bâti la lignée, alors que ses petits-enfants sont les derniers à porter le nom, les biens éparpillés soit par mariage, soit par ruine. Mais en quoi ce chevalier s'est-il distingué ?

     

    Trois de ses initiatives font encore ressurgir sa mémoire : la création de deux moulins à papier (parmi les quatre premiers en Bretagne), de la première imprimerie de Bretagne et la (re?)construction du château du Gué-de-l'Isle qui a donné au bâtiment principal sa forme actuelle. Ces travaux ne l'ont pourtant pas immobilisé sur son domaine. L'histoire le montre intervenant dans maintes affaires, et dans des lieux bien écartés de Saint-Etienne, la plupart du temps au service du duc.

       

    Sa date de naissance se situe autour de l'année 1425, sa mort en 1493. Le Gué-de-l'Isle n'est pas le seul domaine de sa famille. S'y rajoutent des domaines à Pornic (actuellement en 44), à Trégalet (29), et à la Chataigneraye (en Campénéac). En 1453, il contracte un mariage avantageux avec Guyonne de Rochefort, fille unique de Guillaume de Rochefort[1], qui lui apporte par héritage la seigneurie de Procop et de Henleix (Guérande). Comme son propre père et son beau-père, Jean Rohan du Gué de l'Isle devient chambellan des ducs Pierre II et Arthur III. Il est aussi nommé grand fauconnier de Bretagne : puis capitaine de la ville de Conq(arneau) pendant 22 ans de 1458  à 1480. A l'occasion, le duc le délègue pour des missions à l'extérieur, comme en 1475 à Senlis pour signer la paix entre Louis XI et François II. En tant que branche cadette de la maison des Rohan, il fait aussi partie du Conseil du Vicomte de Rohan. Sa position n'a pas dû être facile tous les jours. Le Vicomte de Rohan, Jean II de Rohan et le duc de Bretagne, François II, étant en conflit permanent, son devoir féodal de fidélité à ses suzerains s'est souvent trouvé en porte-à-faux. Un exemple : en 1484, Jean II de Rohan, craignant une vengeance du duc, quitte la Bretagne sans l'autorisation de ce dernier, et se rend en royaume de France. François II, une fois de plus, saisit tous ses biens et établit des capitaines dans ses places fortes. C'est Jean de Rohan-du-Gué-de-l'Isle qui est nommé au commandement de Josselin. A l'époque Josselin étant la principale place forte de la vicomté, on devine l'affront qu'a dû ressentir Jean II de Rohan. Et pourtant, il semble que Jean de Rohan-du-Gué-de-l'Isle ait toujours su jouer finement, car on ne trouve pas son nom parmi les multiples procès intentés par le vicomte pour les motifs les plus divers et même anodins, ni parmi ceux du duc de Bretagne.



    [1]La famille de Rochefort est une maison importante à l'époque. Elle s'est illustrée dans de nombreuses batailles. Dans un traité passé entre les habitants de Saint-Malo, l'évêque et le duc de Bretagne en 1384, Guillaume de Rochefort est qualifié de chambellan du duc.  

    1- L'imprimerie

    Malgré ses nombreuses fonctions, Jean Rohan-du-Gué-de-l'Isle ne délaisse pas son domaine d'origine, malgré l'éloignement de toute ville et de toute activité importante. Et c'est là qu'il fait venir deux imprimeurs qui vont sortir les premiers livres imprimés de Bretagne, 30 ans seulement après son invention par Gutenberg à Mayence, et 14 ans après Paris. Pour un tel projet, on peut s'étonner du choix du lieu, car Jean Rohan-du-Gué-de-l'Isle ne manque pas d'autres domaines. Ceci peut peut-être s'expliquer par la période de guerre quasi-permanente qui trouble à ce moment le duché et qui se termine par la défaite de la Bretagne et son annexion à la France. Il est possible que Jean de Rohan ait jugé que ses terres isolées étaient plus sûres[1].  Car ainsi que l'écrit la Borderie , dans le chapître "Les premières impressions bretonnes" de son Histoire de Bretagne :"Les premières impressions demandaient beaucoup de temps et entraînaient de grands frais. On ne les entreprenait que quand on était assuré du résultat. Les imprimeurs ne travaillaient donc que quand ils étaient soutenus par un Mécène généreux qui pût, en se parant de leurs oeuvres, rémunérer leur travail. Le livre imprimé était encore un objet de luxe que l'on commandait comme un tableau ou une statue ; et c'est pourquoi les premiers imprimeurs ont travaillé beaucoup plus pour des particuliers que pour le public. De grands seigneurs, des abbayes, des bourgeois opulents pouvaient seuls se permettre cette dépense"[2].


     


     

     

    [1] Et, par ailleurs, à la même époque, on a vu qu'il tient la place de Josselin.

    [2] On remarquera qu'en Bretagne, les trois premières imprimeries émanent de ces trois mécènes : celle de Bréhan d'un seigneur, celle de Tréguier du chapître, et celle de Rennes de Jean Hus, un bourgeois.

    Le texte de la Borderie donne ensuite un rapide résumé de cette entreprise : "Au château du Gué-de-l'Isle, près de Bréhant-Loudéac, un gentilhomme ami des lettres, Jean de Rohan, sire du Gué-de-l'Isle, -non pas le vicomte Jean de Rohan, chef de cette grande maison qui joua un si triste rôle lors de la dernière guerre, - son cousin, chef d'une branche cadette moins puissante et moins riche, eut l'idée de faire imprimer pour lui plusieurs ouvrages formant une sorte d'encyclopédie. Il fit venir, - on ne sait de quelle ville, - deux imprimeurs qui s'appelaient Robin Foucquet et Jean Crès. Le matériel était coûteux, mais pas très difficile à transporter : une petite presse, une police de lettres en métal, une boîte ou casse pour les distribuer, quelques accessoires, quelques outils et c'est tout. Les deux ouvriers installèrent leur atelier non pas probablement au bourg de [Bréhan]Loudéac même, distant d'une lieue[1] et demie, mais dans un des villages situés en face du château, sur la rive droite de la petite rivière du Lié qui entoure ce beau logis du XV° siècle, couronné d'une admirable charpente en voûte ogivale.

    Les deux imprimeurs restèrent huit mois à Bréhant, de décembre 1484 à juillet 1485 ; Robin Foucquet était le maître et Jean Crès l'aide ; ils ne perdirent pas de temps, ils composèrent et tirèrent au moins dix[2] ouvrages ou volumes qui se suivirent de fort près. Tous ces incunables ont des traits communs impossibles à méconnaître, ils ont le même format (petit in-4°), le même caractère, la même justification (longueur de la ligne), le même nombre de lignes à la page et la même hauteur de page, le même papier avec le même filigrane : on dirait le même livre. Le caractère est gothique, assez lourd, peu élégant, mais très net ; le tirage est bon, noir et égal. Ces dix ou onze ouvrages5 forment une petite bibliothèque en lange française des connaissances les plus utiles à un homme instruit de ce temps. Ce fut évidemment l'intention de celui qui les commanda. Cinq sont relatifs à des questions religieuses, trois sont de petits traités de morale chevaleresque ; et deux renferment des connaissances pratiques utiles à tous pour la conduite de leur vie."

     

    Ensuite, la Borderie décrit les oeuvres une par une. Telle n'est pas ici l'intention. La question peut être approfondie en allant à l'adresse suivante : http://www.archive.org/stream/limprimerieenbr00nantgoog#page/n20/mode/1up



    [1] Lieue = 4,4km

    [2] En réalité au moins 12

     Du  point de vue de l'histoire du Gué-de-l'Isle, on peut s'interroger sur l'oubli qui a affecté cette entreprise durant des siècles. L'éloignement des centres culturels et économiques, le faible tirage des incunables (au mieux une centaine), la rapide et abondante rotation des familles seigneuriales après la disparition des Rohan-du-Gué-de-l'Isle, et l'inoccupation de plus en plus fréquente du château les ont conduits à la disparition. Pour la plupart, il en reste aujourd'hui un exemplaire, au mieux trois. La collection de la Bibliothèque Nationale provient de la collection importante de livres opérée par la famille de bibliophiles avertis, les Bourbon-Vendôme. Au fil des vicissitudes de l'histoire cette collection a été dispersée et une partie rachetée par la BN. A la date d'aujourd'hui, douze ouvrages ont été authentifiés comme venant de Bréhan, mais cette liste est-elle exhaustive ?

     

    Il n'y a pas que les incunables qui ont disparu. L'existence de l'imprimerie elle-même a été effacée des mémoires pendant des siècles. Il faut dire que les historiens bretons ne l'ont pas mise en valeur. Pierre le Baud (1450-1505), Alain Bouchart (1478-1530), Bertrand d'Argentré (1519-1590), Dom Lobineau (1666-1727), Dom Morice (1693-1750) ne la mentionnent jamais. En outre, comme la plupart des ateliers de typographie de l'époque qui venaient pour un contrat puis repartaient ailleurs, elle a été très limitée dans le temps, et n'a donc pas eu le temps de frapper les esprits. Les habitants, totalement illettrés, en ont-ils même eu connaissance ? Il faut attendre le XVIII° siècle pour que des érudits  entreprenant des recherches sur les débuts de l'imprimerie retrouvent cette production précoce et originale. Entre-temps on a oublié le lieu de son implantation, le souvenir de ses typographes, en particulier celui de Foucquet[1]  dont on ne connaît ni l'origine, ni le lieu d'apprentissage, ni la façon dont il a pu acquérir son matériel et être contacté par Jean Rohan du Gué de l'Isle, ni ce qu'il est devenu par la suite de même que son matériel. Puis après redécouverte au XVIIIe siècle, l'imprimerie a été imputée à Loudéac, avant d'être relocalisée à Bréhan[2]. Il est d'ailleurs symptomatique que M. Chapron, dans l'article sus-cité, ne la mentionne pas, alors qu'il parle du moulin à papier dont l'activité a, elle aussi, pourtant disparu. Une autre incertitude demeure concernant Simon de Colines, un célèbre innovateur dans les arts typographiques [3], actif à Paris de 1520 à 1546. Il fut un temps considéré comme étant né à Collinée et avoir été à Bréhan l'apprenti de Foucquet et Crès. Mais les avis ont évolué à ce sujet et il est plus probable qu'il ait été étranger à l'entreprise. Quoiqu'il en soit, le fait même que l'on ait pu penser qu'il avait appris son métier à Bréhan, montre la qualité que l'on accorde à cette première imprimerie de Bretagne.



    [1] On sait que Crès partit à Lanthenac et y réinstalla une imprimerie qui dura peu de temps. Puis il alla participer à la reconstruction du  château de Quintin où il opéra en tant que plombier.

     [2] A l'époque, Bréhan était connu comme une localité insignifiante dont il ne pouvait pas sortir grand-chose. Pourtant les colophons des incunables ne prêtent pas à ambiguïté.

     [3] Jusque là les imprimeurs n'étaient pas sortis du format des manuscrits médiévaux. Avec Simon de Collines, les livres vont acquérir la forme qu'on leur connaît et les caractères encore utilisés de nos jours (italiques et cursifs).

      Outre son esprit pionnier, l'imprimerie de Jehan Rohan du Gué de l'Isle, par les oeuvres choisies, révèle quelque peu sa personnalité. Michel Simonin, dans une conférence donnée en 1985 à l'occasion des 500 ans de son introduction, le décrit ainsi : "Homme curieux mais qui savait, à la manière de Gargantua, sa première éducation trop courte ; ouvert aux courants traditionnels de son temps sans refuser ce qui lui parvenait des modes lointaines ; épris de belles-lettres, et plus encore soucieux du salut de son âme plutôt que de la santé de son corps. Et sans doute, par un geste de ferveur, persuadé qu'en confiant aux soins de l'"admirable invention" ceux des titres qu'il chérissait le plus, il les recommandait particulièrement aux siècles à venir. Le temps lui a donné raison."

     Puis Simonin, s'interrogeant sur l'origine de cet atelier et par conséquent sur les relations de Jean Rohan du Gué de l'Isle, écrit : "Vouloir, c'est désormais chose entendue. Il fallait d'abord pouvoir. D'où vint l'aubaine ? De la mer. On se l'est longtemps demandé et si la réponse fut telle, on le dut plus à l'intuition qu'à un commencement de preuve. Or il nous paraît que cette preuve existe. Fixons encore une fois les données reconstituables. Les imprimeurs de Bréhan disposent d'un matériel d'impression et non pas des moyens de le renouveler. Ils l'ont acquis ailleurs. La comparaison des caractères qu'ils emploient avec ceux utilisés vers 1480 à Oudernaarde par Arend de Keyser (....) fait apparaître de troublantes ressemblances. Faut-il remonter à un atelier commun ? La question est encore ouverte mais nous savons désormais où chercher aux Pays-Bas plutôt qu'en Angleterre, à Paris ou à Lyon où rien de pareil ne se rencontre. Doit-on imaginer une étape normande ? La chose est probable car Foucquet use d'un signe typique de cette région".

    Si l'origine de l'initiative de Jean de Rohan du Gué de l'Isle reste mal définie, on voit qu'il était lié au milieu de la mer soit directement soit par des intermédiaires. Et cela ne saurait surprendre, étant donné ses autres domaines situés en bord de mer : Trégalet, Pornic, Henleix en Saint-Nazaire et sa fonction de capitaine à Concarneau ; le domaine du Gué-de-l'Isle, berceau familial, restant utilisé comme abri pour ses innovations. Par ailleurs ce qui fait la particularité des trois premières imprimeries bretonnes (Bréhan, Tréguier et Rennes), c'est qu'elles ont toutes utilisé le même matériel typographique, Bréhan prenant les gros caractères, Tréguier le caractère moyen, et Rennes le petit. Elles se sont toutes les trois mises à composer en même temps, Bréhan ayant pris un peu d'avance pour la sortie de son premier livre. Ce partage, avec tout ce que cela suppose de tractation, met à nouveau en évidence l'insertion de Jean Rohan du Gué de l'Isle dans une société soucieuse de nourritures intellectuelles, à la différence de la majorité des élites de l'époque plus soucieuse des armes que des lettres.  

     Pour terminer, voici un texte un peu plus récent de Michel Simonin (référence sur le sujet) extrait de Trésors des Bibliothèques de Bretagne (1989) :

     

     

      "Il était une fois le seigneur du Gué-de-l'Isle. L'histoire tient en effet du conte de fées. Ce Jehan de Rohan rencontre Robin Foucquet et Jean Crès, qui, parmi d'autres compétences, se veulent typographes. On se gardera bien d'en faire seulement des imprimeurs. Le dernier nommé saura bien en 1498 effectuer chez Pierre de Rohan, dans son château de Quintin, des travaux de tuyauterie. Le plus juste serait sans doute de déclarer bricoleurs en typographie nos deux habiles. Car, pour savoir faire autre chose, ils n'en maîtrisent pas moins leur art. Que l'on ouvre leur chef-d'oeuvre, ces Constumes (sic) et constitutiones de Bretaigne (sic) dans l'exemplaire établi dans sa reliure d'origine que vient d'acquérir la bibliothèque municipale de Rennes, pour s'en aviser. Ils disposent d'un matériel suffisant. D'où le tiennent-ils ? Où ont-ils appris leur métier ? Sur le second point, et sans que nous puissions reconstituer leur carrière avant 1484, il est permis d'avancer une hypothèse en se fondant sur l'exemple de Jean Brito. Ce natif de Pipriac, qui appartient à la génération précédente, avait vécu à Tournai où il exerçait la profession de "maistre d'escripture", c'est-à-dire celle de calligraphe et, peut-être aussi celle d'enlumineur. Citoyen de Bruges en 1455, il y acquittera de 1454 à 1463 la cotisation à la guilde de Saint Jean. On suppose qu'il mourut vers 1484, au moment où Foucquet et Crès entreprennent leur travail. Pourquoi ne pas supposer que nos deux hommes étaient allés se former, comme Brito, au loin, puis que, pris du mal du pays, ils seraient revenus parmi les leurs, partager une science nouvelle ? Ce scénario serait d'autant plus probable qu'ils semblent bien avoir apporté avec eux leur matériel.

    Au début des années 1480, typographes et presse sont  volontiers gyrovagues. Dans les rares cas pour lesquels nous disposons d'une documentation sûre, nous sommes frappés par la fièvre itinérante qui règne dans ce qui n'est pas encore tout à fait une profession (....) Rien, nulle part ne ressemble cependant tout à fait à Bréhan. Ici l'établissement de l'imprimerie suppose une rencontre entre la volonté d'un homme, mécène potentiel et d'une presse servie par des ouvriers qualifiés. D'où vient-elle ? Après beaucoup d'autres, nous avons tenté de préciser l'origine du matériel utilisé. Or il apparaît très proche de celui d'un imprimeur flamand, Arend de Keyser, actif entre 1480 et 1490. Il convient donc de chercher du côté des Pays-Bas (....) Aux indices relevés chez le typographe d'Oudernarde, il convient d'ajouter ceux qui procèdent de l'examen des habitudes commerciales de l'époque. Nombre de ports bretons sont en relations avec le Nord. C'est un courtier nantais, Guillaume de l'Espine, qui gère, si l'on peut dire, le territoire de la Basse-Bretagne , dès 1480. De là à supposer que le trajet suivi par les livres qu'il vendait, pouvait l'être à l'occasion par des presses et du matériel en provenance des Pays-Bas, il y a un pas que nous franchirions volontiers si une preuve nouvelle fortifiait cette hypothèse. Resterait alors à établir si Foucquet et Crès sont venus de Nantes, voire des Flandres, avec leurs instruments ou bien si Jean de Rohan les a délégués pour les y aller chercher. Il nous paraît que le premier cas est le plus vraisemblable, car le matériel n'était rien sans l'art de savoir s'en servir, et il faut bien que nos deux hommes se soient formés en un lieu où l'on imprimait déjà, et sous un maître. Pour le papier, en revanche, point d'énigme, il se trouvait sur place.

    Quoiqu'il en soit des origines de Bréhan, une fois l'atelier établi, c'est à Jehan de Rohan qu'il revient d'en diriger ce que nous hésitons à appeler la politique éditoriale, tant il est clair que ces presses-là affichent leur vocation égotiste, la satisfaction des goûts de celui qui les stipendie. Alors que sur le marché européen dominent, et pour longtemps encore, les textes en latin, Crès et Foucquet n'impriment qu'en français."

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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    Un peu de généalogie : Marcel Carné

    28/02/2010 18:13



    Marcel Carné, cinéaste français, a des origines dans la commune et à Plumieux ainsi qu'on le voit sur l'arbre ci-après :

    http://img225.imageshack.us/img225/23/carn.jpg

     Voici deux sites qui en parlent : 

    http://www.geneastar.org/gw/index.php3?b=geneastar&lang=fr&m=A&p=marcel&n=carne&oc=1&v=12&t=N&sosab=10&siblings=on&notes=on&src=on&color=&after=&before=&x=14&y=11

    et

    http://www.marcel-carne.com/

    http://www.marcel-carne.com/biographie/genealogie.html





     


     

    Jehan Rohan du Gué de l'Isle (II)

    15/03/2010 08:41



    2 - La fabrication du papier

    La fabrication de papier est une autre innovation à mettre à son actif. Elle est toujours visible dans le paysage par la présence d'un moulin qui en conserve le nom bien que la fabrication de papier ait cessé. Invention chinoise ( 105 ap. JC), elle met plus d'un millénaire à arriver en Europe par l'intermédiaire des Arabes. Le premier moulin de France est construit à Troyes en 1338, en Bretagne en 1413. Jean de Rohan ne se contente pas d'un, il en fonde deux au lieu qu'on appelait à cette époque la Ville-Jegu (à la fois sur Plumieux et Bréhan). Il faut savoir que la Ville-Jegu d'autrefois s'étendait sur les lieux du Moulin à papier d'aujourd'hui et sur Bodiné où se trouvait le deuxième moulin. Voici ce que dit un aveu de 1499 : "Item les moulins à papier audit seigneur du Gué de l'Isle appartenans, iceux moulins, tant à blez, foullerets, que à papier, situez sur la rivière de Helyer, es parouesses de Plumieux et de Brehant-Loudéac". Les moulins à papier n'existaient pas sur les aveux de 1410 et 1462 présentés par les seigneurs du Gué-de-l'Isle. Ils ont donc été construits entre ces deux dates, et le filigrane du papier utilisé par l'imprimerie constitué d'une hermine (symbole de la Bretagne ) incluse dans un losange (figurant les mâcles de Rohan) laisse supposer qu'ils ont effectivement fourni le support nécessaire à Foucquet et Crès, et qu'ils étaient en fonctionnement en 1484. L'un au moins fonctionnait encore au XIX° siècle.

    3 - Le bâtisseur de château

    Jean de Rohan a aussi embelli son domaine du Gué-de-l'Isle, en (re)construisant son château. Il n'a pas été possible de trouver de documentation sur ces travaux (mais des archives inédites pourraient un jour resurgir). Le précédent avait été bâti environ 150 ans plus tôt, en pleine époque médiévale. Le caractère défensif était certainement beaucoup plus prononcé. Etait-il à la base du nouveau château ? Etait-il seulement au même endroit ? Sur ce point, il reste aussi beaucoup de questions à éclaircir. On ne peut que faire confiance à la description faite dans l'Inventaire général du patrimoine culturel : "Datation(s) principale(s) : milieu 15e siècle ; 2e moitié 16e siècle ; 19e siècle

    Commentaire historique : Château construit au milieu du 15e siècle pour une branche cadette des Rohan née à la fin du 13e siècle d'une alliance Coëtlogon Rohan. Système défensif bastionné construit à la 2e moitié 16e siècle. Chapelle 19e siècle construite à l'emplacement de l'aile nord détruite. Elévation antérieure remaniée au 19e siècle (baies) . Distribution intérieure remaniée au 19e siècle (mur de refend divisant la salle du rez-de-chaussée et celle de l'étage, escalier dans-oeuvre à retours) . Parties agricoles construites au 19e siècle. Douves et bastions détruits au 19e siècle, après l'établissement du cadastre ancien non daté, vers 1850".

    A la lecture de la notice, il n'est pas question de fondations datant d'Eon de Rohan, d'où, une fois de plus, la question : le château a-t-il été toujours à son emplacement actuel ?  

        4 - Le capitaine

    Jean de Rohan ne s'occupait pas que de ses domaines. Il avait des activités, administratives et militaires. On a déjà vu qu'il était chambellan et grand-fauconnier du duc de Bretagne. Il était donc dans les sphères politiques du duché, et à ce titre, il devait peu résider au Gué-de-l'Isle. Et ce d'autant plus que début janvier 1458 il est nommé par le duc Pierre II capitaine de Conc (l'actuel Concarneau) et qu'il va le demeurer jusqu'en 1480. Sa mission à ce poste était de protéger la Bretagne et les habitants de la région d'une invasion des Anglais. La guerre de Cent ans contre les Français venant de se terminer, les Anglais comptent bien se réinstaller sur le continent en exploitant les points faibles de la côte. Les années 1455 et 1456 voient les Anglais piller les bateaux et les villes côtières. Concarneau, longtemps aux mains des Anglais (30ans) avant qu'ils n'en soient chassés par Duguesclin en 1373, a sa ceinture murale détruite, malgré les projets et ordres de reconstruction. Ce travail de fortification est entrepris par Jehan de Rohan-du-Gué-de-l'Isle en parallèle avec une reconstruction similaire à Quimper. On sait que les travaux et la mise en place des gardes étaient terminés avant 1477 car 1e 17 février de cette année, des soldats à la solde de Louis XI, escaladant les murailles de la place forte, étaient repoussés grâce à l'alarme des sentinelles. L'alarme fit toutefois suffisamment peur pour que le duc décidât de poursuivre les travaux et adjoignît deux aides à Jean Rohan du Gué del'Isle. En 1480, il quitte la fonction et on le retrouve cette même année capitaine de la Chèze d'après les données qui figurent sur la montre dont il va être question ci-après.

     Enfin, sans faire l'objet d'un point particulier, Jean de Rohan du Gué de l'Isle semble avoir été très porté sur la chasse. Trois éléments l'indiquent : sa fonction de grand-fauconnier du duc, sa mission d'"entretènement de la vénerie" de la vicomté de Rohan, et un procès (le seul trouvé le concernant) pour avoir chassé illégalement dans la forêt de Cran. Il a apparemment préféré la chasse à la guerre, évitant de passer d'un camp à l'autre, d'une traîtrise à l'autre, ce qui fut exceptionnel à l'époque.

    Ses ressources

    Pour entreprendre, il faut des ressources financières et Jean de Rohan du Gué-de-l'Isle n'en manquait pas. Différentes sources apportent des informations parcellaires mais signifiantes. L'inventaire des "montres" situe déjà le personnage dans la toute petite minorité des seigneurs possédant plus de 1000 livres de revenu par an.. Pour mieux saisir, il convient d'expliquer ce qu'était une montre[1]

    Les nobles avaient le grand privilège d'être exempts d'impôts, et en contrepartie, ils étaient astreints au service militaire, charge honorable certes, mais qui n'en était pas moins lourde à supporter. Ils devaient à leur seigneur suzerain le concours de leurs personnes et de leurs armes.

    Le harnois, c'est-à-dire l'uniforme et l'armement, se réglait par mandement des Ducs suivant les revenus de chacun.

    L'uniforme n'était pas varié. Le voici, suivant les cas :
    - La brigandine, haubergeon ou cotte de maille, armure de fer composée de lames jointes et servant de cuirasse.                  
    - Le paletoc, vêtement de gros drap qui se mettait comme la brigandine.
    - La salade, sorte de casque sans cimier, presque un simple pot.
    - Les gantelets, gants, garde bras, avant bras, lesches ou mailles de bras, brassards, gorgerettes et harnois de jambes.

    L'armement était plus compliqué. On y voyait : l'épée et la dague, l'arc et la trousse, l'arbalète et les traits, la javeline, la pertuisane, la coutille et les vouges et juzarmes. D'où les noms d'archers, d'arbalétriers, de coutilleurs, de vougiers et de juzarmiers qui distinguaient les différents guerriers.

    Ceci dit, voici, d'après le mandement de Pierre II du 15 février 1450, comment les possesseurs de fief nobles devaient s'armer en cas de convocation :
    - Au dessous de 60 livres de rente, en brigandine ou en paltoc nouveau modèle sans manches mais avec lesches ou mailles sur les bras, avec faculté de se servir d'arc ou de juzarme.
    - Entre 60 et 140 livres, en archer en brigantine ou en juzarmier, avec un coutilleur (soit 2 chevaux).
    - Entre 140 et 200 livres, en équipage d'homme d'armes (la tenue de la gendarmerie permanente de lanciers), avec un coutilleur et un page (soit 3 chevaux).
    - En 200 et 300 livres, en équipage d'homme d'armes, avec un archer ou juzarmier en brigandine, un coutilleur et un page (soit 4 chevaux).
    - Entre 300 et 400 livres, toujours en équipage d'homme d'armes avec deux archers, un coutilleur et un page (soit 5 chevaux).

    Et ainsi de suite en augmentant d'un archer par cent francs de revenu.

    Quand le Duc voulait mettre en mouvement cette énorme machine qu'était l'arrière ban, il publiait un mandement qui ordonnait les montres générales ou revues "des nobles, anoblis et sujets aux armes par raison de la noblesse d'eux ou de leurs fiefs", en donnant pour chaque évêché un lieu de réunion. "Il envoyait aux montres un commissaire et un capitaine assistés d'un clerc qui portait les rôles et d'un procureur pour verbaliser contre les délinquants. Après la montre, les gentilshommes élisaient leurs capitaines et attendaient l'ordre de mobilisation. Cet ordre était l'objet d'un second mandement où le Duc fixait les points de concentration assignés aux divers contingents".

    A la montre de Saint-Brieuc de 1479, on comptabilise la présence de 18 nobles de Plumieux[1] :

     

    Olivier CHASTEIGNERAYE (5 livres de revenu) : porteur d’une brigandine et comparaît armé d’une vouge,

    Jean de BONNALEN (60 livres de revenu) : porteur d’une brigandine et comparaît armé d’une vouge

    Alain DE CHASTEAUTRO (60 livres de revenu) : porteur d’une brigandine et comparaît en archer

    Jehan DE COETLOGON de Coetlogon (400 livres de revenu) : comparaît comme homme d’armes  à 2 archers, coustilleurs, page et 4 chevaux.

    Olivier DE GRALEN (10 livres de revenu) : porteur d’une brigandine et comparaît armé d’une vouge

    Alain DE LA CHESNAYE (30 livres de revenu) : porteur d’une brigandine et comparaît en archer

    Jehan DE LA VALLEE (10 livres de revenu) : porteur d’une brigandine et comparaît armé d’une vouge

    Jehan DE LA VALLEE de Garenne (10 livres de revenu) : porteur d’une brigandine et comparaît en archer 

    Jehan DE LA VILLEJUHEL (35 livres de revenu) : défaillant 

    Jehan DE ROHAN de Gué-de-l’Isle (1400 livres de revenu) : excusé comme appartenant à la maison de Rohan 

     

    Prigent DE VENDREUL (ou Pengreal ?) (100 livres de revenu) : excusé comme appartenant à une compagnie d’ordonnance 

    Jehan DU CAMBOUT de Cambout (250 livres de revenu) : comparaît comme homme d’armes  à 4 chevaux

    Antoine FOLIART (12,5 livres de revenu) : porteur d’une brigandine et comparaît armé d'une pertuisane

    Jehan FOLIART (40 livres de revenu) : porteur d’une brigandine et comparaît en archer

    Jehan HAZART (30 livres de revenu) : porteur d’une brigandine et comparaît armé d’une vouge

    Françoise LE CORGNE, représentée par Pierre DAEN (100 livres de revenu) curateur, a présenté Guillaume Le Vitrier : porteur d’une brigandine et comparaît armé d’une vouge 

    Eonnet LE MOUENNE (10 livres de revenu) : porteur d’une brigandine et comparaît armé d’une vouge 

    Dom Jean DU TERTRE, représenté par Jean Passedouet (7 livres) porteur d’une brigandine et comparaît armé d’une vouge


    Quand on compare les revenus de Jean Rohan du Gué-de-l'Isle avec ceux des autres gentilhommes, l'écart est immense. Pour conforter cet opinion, on peut aussi le comparer avec les nobles de Bréhan :

    Alain AGAISSE (60 livres de revenu) : porteur d'une brigandine, comparaît en archer

    Morice BUDES (20 livres de revenu) : porteur d'une brigandine, comparaît en archer

    Enfants DE BODEGAT (10 livres de revenu) représenté par leur tuteur Jean de BREHAND : porteur d'une brigandine, comparaît en archer

    Françoise DE PLUFFRAGAN représentée par Henry CADORET, son garde (120 livres de revenu) : comparaît comme homme d'armes à 2 archers

    Henry CADORET de Estuer (300 livres de revenu) : comparaît comme homme d'armes à 5 chevaux, 2 archers, un coustilleur et un page 

    Thomas CADORET (100 livres de revenu) : porteur d'une brigandine, comparaît en archer

    Alain DE BREHAND de Glécouët (70 livres de revenu) : porteur d'une brigandine, comparaît armé d'une vouge

    Jehan DE BREHAND (80 livres de revenu) représenté par Alain, son tuteur : porteur d'une brigandine, comparaît en archer

    Jehan DE BREHAND de la Tousche (50 livres de revenu) : porteur d'une brigandine, comparaît en archer

    Jehan DE COETUHAN : excusé comme appartenant à une compagnie d'ordonnance

    Selvestre DU GUE DE L'ISLE ( probablement un bâtard de Jean de Rohan-du-Gué-de-l'Isle) (7 livres de revenu) : excusé comme appartenant à la maison de Rohan

    Jehan EUDOUS (30 livres de revenu) : porteur d'une brigandine, comparaît vêtu en archer

    Jehan TIMADEUC (140 livres de revenu) , représenté par son curateur Sylvestre de Timadeuc, porteur d'une brigandine, comparaît en archer

     

    La moyenne des revenus des nobles de Plumieux (hors Jean de Rohan du Gué de l'Isle) est de 72 livres, celle de Bréhan de 81. Les revenus de Jehan de Rohan sont 20 fois supérieurs à la moyenne des autres, et il existe un écart de plus du triple par rapport au 2° mieux renté, Jean de Coëtlogon. Sur le diocèse de Saint-Brieuc, il est le quatrième plus fortuné des 1825 recensés.

    Un tableau dressé par Yvonig Gicquel dans "Jean II de Rohan ou l'indépendance brisée de la Bretagne " donne une échelle des revenus et le pouvoir d'achat correspondant. Il est reproduit dans l'artice Jehan de Rohan du Gué de l'Isle (III) pour aider à cerner la puissance financière du seigneur du Gué de l'Isle largement ignorée et sous-estimée jusqu'à nos jours.

    Pour résumer, on peut situer un salaire moyen de l'époque à environ 0,10 livre par jour soit 25 livres par an. Beaucoup de nobles, à Plumieux, Bréhan comme ailleurs en Bretagne étaient donc désargentés, gagnant moins que bien des paysans. Les rentes annuelles de Jean de Rohan représentaient le travail d'environ 50 personnes sur la même période, et si on raisonne en pouvoir d'achat, il pouvait s'offrir chaque année 3 belles maisons. Pour  être encore plus complet, il faut savoir qu'aux montres n'étaient retenus que les revenus du domaine noble et non les rentes des terres roturières, les gages, les bénéfices, et les pensions diverses dont Jean de Rohan ne manquait pas et qui doublaient au moins ses entrées financières, ainsi qu'il s'ensuit :

    En tant que branche cadette des Rohan, et participant au Conseil du Vicomte de Rohan, il percevait 60 livres 2 fois l'an ("pour sa pension du demi-an, outre la capitainerie de la Chèze ") et, pour "l'entretènement de la vènerie" : 160 livres. Sa fonction de grand-fauconnier du duché lui était rémunérée 300 livres. La pension afférente à la charge de chambellan était couramment fixée à 200 livres.

    En tant que capitaine de place forte, la solde était variable. Pour Concarneau, elle pouvait se situer autour de 200 livres/an. Quand il était à la Chèze , elle était de 120 livres , et à Josselin de 300 livres.

    Ses biens roturiers, ses fermes à censive, lui rapportaient une somme qui reste à établir, de même que les 7 ou 8 moulins qui lui appartenaient le long du Lié et de ruisseaux : la Fosse , l'Isle, Lesmeur, Jagu, les 2 moulins à papier, Penhouët. (Reste à savoir si celui de Bocmé, celui de Pont-Bréhan existaient à l'époque, et d'autres éventuels). Il avait aussi des fours, une ou plusieurs pêcheries. Cela pour le Gué de l'Isle, mais il ne faut pas oublier ses autres terres de Pornic, du Henleix, de Trégalet, de la Chastaigneraye.

     

    En conclusion, on peut se demander pourquoi Jean Rohan du Gué de l'Isle n'a pas laissé plus de souvenir dans l'histoire locale et dans l'histoire bretonne. La réponse semble résider dans le fait que son lignage a disparu quelques années après lui. Personne n'a été là pour ranimer son souvenir, en tirer gloire, en faire l'histoire. S'il n'y avait eu l'imprimerie, il aurait même été totalement oublié, alors qu'il fut un personnage puissant, riche et probablement entièrement fidèle à la Bretagne.  

     



    [1] Source : Dictionnaire des feudataires de l'évêché de Saint-Brieuc en 1480, paru dans les Mémoires 1995 de la Société d'Emulation des Côtes d'Armor

     





     


     

    Réglement de comptes au château

    15/03/2010 08:44



    Dans sa thèse intitulée « Le criminel devant ses juges en Bretagne », Mme Christiane Plessix-Buisset raconte les épisodes d’une affaire judiciaire à rebondissements qui présente un double intérêt : sur le plan juridique et pour l’histoire locale. Le 18 janvier 1648 « Urbain Quéchon fermier pour une moittyé de la terre et seigneurye du Gué de l’Isle, la Feillée et Belle-Isle » dépose plainte devant les juges de Ploërmel. Il aurait été attaqué, maltraité, séquestré et volé par René et Pierre Les Hardouin, Yves Huguet et Mathurin Guillemot, les deux premiers habitant le château. La veille au soir « environ demy heure après soleil couché », ils lui auraient dit notamment « Rendez la bource, nous aurons vostre argent » et parlant entre eux, « traisnes-le au chasteau du Gué de l’Isle et nous lèverons le pont et auront tous son argeant et le tiendrons enschesné et lierons pour mieux avoir son or et son argent ». C’est ce qu’ils firent, et lui volèrent 4500 livres tournois et 1000 livres en écus d’or ainsi que divers titres et quittances. Leur forfait commis, ils avaient laissé Quéchon quitter simplement le château. Celui-ci avertit dès le lendemain le juge de sa mésaventure et lui demande de se « transporter au bourg de Saint-Etienne et au chasteau du Gué de l’Ille ».

    Ce que fait aussitôt le juge, accompagné du greffier et d’un sergent. « Et dudit bourg, nous sommes transportés au-devant dudit chasteau du Gué de l’Isle et trouvé les pont levys levés et ny pouvant entrer avons enjoint audit Mignot (le sergent) faire sommation et commandement à Jean Hingaut portier du chasteau de faire ouverture des portes et abattre ledit pont levis, ce que ayant fais par plusieurs fois aurions entendu la voye d’un personnage disant qu’il n’obéiroit auxdites sommations ». Il devait être tard, le voyage avait été fatiguant ; ce jour-là le juge n’insista pas et rebroussa chemin : « ce que voyant serions retournés audit bourg de Saint-Estienne et avons pris notre coucher ».

    Le « lendemain jour de lundi », nouvelle tentative. Les ponts sont toujours levés, et les portes toujours fermées. Nouvelles sommations. C’est alors qu’ « auroit paru à une petite fenestre cavée du logeix du portier à main gausche vers le soleil un personnage à nous interrogeant, ayant un bonnet rouge et coueffe blanche à la teste, lequel somant derechef d’ouvrir et faire abattre les ponts, ce qu’il auroit reffuzé disant qu’il n’était point criminel et qu’il n’eut ouvert ». Cette apparition était, aux dires des personnes présentes, celle de l’un des frères Hardouin. Les choses se gâtaient car « Hardouin et nombre d’autres qui paroissoient par sur les grands ponts dudits chasteau » avaient les armes à la main. Prudent, le juge après avoir « nombre de fois sommé de faire ouverture desdites portes et ponts, ce que, dit-il, nous ayant reffusé » retourne « audit bourg de Saint Estienne pour procéder à enqueste » et se transporte « dans l’auditoire dudit lieu du Gué de l’Isle estant dans l’un des coins du cimetière ».

    La même mésaventure faillit arriver quatre mois plus tard à l’alloué et lieutenant de Ploërmel devant ce même château. Quéchon était venu se plaindre auprès des juges de cette juridiction royale d’avoir été une fois encore attaqué et mis à mal par les frères Hardouin. Mais il y avait eu mort d’homme : Boyslevin son serviteur s’était noyé dans les douves du château au cours de l’échauffourée. A la demande et sous la conduite de Quéchon, le juge se transporte au château du Gué de l’Isle, et raconte : « Estantz arrivés avons trouvé icelle porte fermée, à laquelle ayant fait frapper par ledit Rozé (le sergent) parut une servante, laquelle ne nous cognoissant se mit en effort de lever le pont ». Mais cette fois les ponts et les portes restèrent ouverts car la servante effrayée fut « empeschée de les refermer par les records et aultres » accompagnant le juge enquêteur.

    Plus loin, l’auteur soulève le problème des frais d’obsèques : ceux-ci sont normalement couverts par le patrimoine successoral du défunt. Mais qu’en était-il pour les victimes qui ne possédaient bien souvent aucun patrimoine ? Dans son ordonnance, l’alloué de Ploërmel permettant d’inhumer le malheureux Boyslevin qu’on avait retiré des douves du château fournit la réponse. Les frais d’inhumation restaient à la charge du fossoyeur qui recevait en maigre compensation un vêtement de la victime ! « Ordonnons que le hault de le bas de chausse demeureront au fosseur et enterreur dudit cadavre et faisant dire une messe à l’intention dudit Boyslevin si mieux la femme dudit Boyslevin n’ayme bailler la somme de 10 sols audit fosseyeur ». La femme du pauvre valet pût-elle verser cette somme, ou le fossoyeur dût-il se contenter des hauts et bas de chausses trempés par un séjour de deux journées dans l’eau ? On l’ignore.

    Des experts sont chargés de déterminer la cause de la mort. : Boyslevin était-il déjà mort avant de tomber dans l’eau ou s’était-il noyé ? Sur une question du juge qui a remarqué de l’écume et « eau bouffizante » sortant des narines et de la bouche de la victime, les experts répondent qu’ « à leur opinion et santiment telle eau escumante ne pouvoit procéder d’aultre chosse ny subjet que par estouffement et boucheure de cartillage ou narines quy peult avoir causé la mort audit Boislevin ».

    Pour essayer de savoir qui a vraiment blessé mortellement Boyslevin, ou s’assurer qu’il ne s’est pas noyé accidentellement, le juge invite à toucher le cadavre toutes les personnes qui assistent, à ses côtés, à ses constatations et à celles des chirurgiens. Il y a là les maîtres de la victime, les fermiers du château, un métayer, et « Maistre Allain Boisadan, Mathurin Guillemot, Yves Périchot, ensemble Me Ollivier Guillemot et François Lorand présants », à qui l’on fait toucher ledit corps alternativement ». Tous étaient au nombre des antagonistes et avaient participé à un titre ou à un autre aux évènements de la veille. C’est donc parmi eux que l’alloué pense trouver le responsable de la mort de Boyslevin. Malheureusement, il ne peut que prendre acte de l’absence d’effet tangible des attouchements : le cadavre de Boyslevin « n’a sorty auchun sang ny eau du corps ny vissaige d’iceluy » et aucune réaction étrange ne s’est manifestée chez les soupçonnés.

    Dans la suite de son étude, Christiane Plessix-Buisset relève une infraction à la procédure habituelle qui voulait que le juge n’auditionne pas les serviteurs d’un accusé. Au cas présent, il auditionne pourtant « Cyprienne Binard demeurant servante avecque ledit Mre René Hardouin ». Cette dernière dépose non seulement à décharge de son maître mais à charge de Quéchon, et c’est essentiellement sur son témoignage que Quéchon passe de l’état d’accusateur à celui d’accusé et d’inculpé !





     


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